Le groupe des vitamines B6 comporte trois substances distinctes: la pyridoxine, qui est un dérivé de la pyridine; la pyridoxamine et le pyridoxal qui dérivent de la pyridoxine. Tous les organismes utilisent le pyridoxal; certains utilisent également la pyridoxine, d’autres la pyridoxamine, d’autres enfin (le rat, par exemple), utilisent les trois substances. Cette constatation a fait penser que la substance réellement active serait le pyridoxal, et que seuls certains organismes pourraient former de la pyridoxine, de la pyridoxamine ou les deux substances. De plus, le pyridoxal, sous forme d’ester phosphorique (pyridoxalphosphate) déploie une action importante comme co-enzyme dans de nombreux complexes enzymatiques actifs dans le métabolisme des acides aminés; parmi ces complexes, il faut citer les transaminases, les aminoacide-décarboxylases, les déshydratases, les désulfhydrases, les racémases, l’histaminase et les tryptophanases.

Chez les animaux, la carence en vitamines du groupe B6 provoque des troubles variés. Chez les rats, on observe une dermatite caractéristique, associée à un syndrome convulsif épileptiforme, une fatigue musculaire et un retard d’accroissement. Chez le chien, on observe une anémie hypochrome; chez le porc, une anémie hypochrome s’accompagnant de convulsions, de troubles des mouvements et de lésions du système nerveux. Chez les poussins, la carence en vitamines du groupe B6 provoque un arrêt de la croissance. Enfin, chez l’homme, on n’a pas encore constaté de véritable syndrome provoqué par la carence en vitamines B6; le premier syndrome carentiel a été obtenu thérapeutiquement, à la suite d’administration de désoxypyridoxine, antagoniste de la pyridoxine.

Parmi les antivitamines du groupe B6, la plus active est la désoxypyridoxine (DPX), découverte par Ott en 1945. La DPX a une structure chimiquement analogue à celle de la vitamine B6, et plus précisément, une structure analogue à celle de la pyridoxine (PX); dans la DPX, un groupe OH est remplacé par un atome H en position 4.

En 1946, Ott étudia l’action biologique de la DPX sur les poussins. Ce composé se révéla être le plus puissant parmi les inhibiteurs des vitamines du groupe B6. Ott put en effet établir qu’une molécule de PX neutralisait les effets de deux molécules de DPX, tandis que, pour les autres inhibiteurs, une molécule de vitamine était capable d’en neutraliser 40 ou plus. La DPX montra un effet léthal même à des doses très faibles (16 y), chez des poussins qui souffraient de carence alimentaire en vitamine B6. L’effet léthal ne se produisit pas chez des poussins qui reçurent de la DPX après avoir été préalablement alimentés avec une nourriture normale contenant de la vitamine B6; dans ces conditions, on n’observa aucun ralentissement de la croissance.

Emerson (1947) constata, chez des rats sevrés, recevant une nourriture ne contenant pas de vitamine B6, que le temps nécessaire à l’apparition de l’acrodynie se trouvait sensiblement réduit par l’adjonction d’une certaine quantité de DPX à la nourriture.

Cravens et Snell (1949) ont injecté des doses de DPX dans des oeufs fécondés de poule. La quantité de 1 mg de substance a révélé des effets toxiques prononcés en provoquant la mort des embryons dans 100% des cas lorsque l’injection était faite avant l’incubation; si la dose de 1 mg. ou de 0,5 mg. était injectée 4, 5, jusqu’à 15 jours après le début de l’incubation, le nombre des morts s’est montré très modeste et a varié entre 5 et 21 % des embryons traités. En injectant, avant l’incubation, 1 mg. de DPX associé à differentes quantités de vitamines du groupe B6 (de 2 à 1000 y), les effets léthaux ont sensiblement diminué parallèlement à l’augmentation de la quantité de PX. Ces auteurs ont constaté que, pour obtenir la survie de 50% des embryons, on devait associer soit une partie de pyridoxal à 20 parties de DPX, soit encore une partie de pyridoxamine à 50 parties de DPX, soit enfin, une partie de pyridoxine à 100 parties de DPX. De cette manière, on a pu établir que la pyridoxine possède le pouvoir de neutralisation le plus puissant. Ces résultats sont toutefois très différents de ceux obtenus par Ott auparavant. Des quantités de DPX dépassant 1 mg., injectées au 6ème jour d’incubation, se sont révélées toxiques; cependant, cette toxicité n’a pu être prévenue par aucune des trois formes de vitamine B6. D’ailleurs, même la pyridoxine et le pyridoxal se sont révélés toxiques à des doses très élevées (5 et 10 g. par oeuf), contrairement à la pyridoxamine qui ne semble avoir montré aucune action léthale même à de si fortes doses.

Les données rapportées dans la bibliographie sur l’action de la PX et de la DPX sur l’embryon de poulet n’étant pas complètes ni concordantes, il nous a paru intéressant de reprendre cette étude en nous posant surtout les questions suivantes :

  • (a) Peut-on considérer la DPX comme un agent tératogène ?

  • (b) Dans l’affirmative, existe-t-il chez l’embryon de poulet une période de sensibilité tératogène spécifique pour la DPX?

  • (c) L’injection de PX est-elle nuisible, et à quelle dose, pour le développement de l’embryon de poulet ?

  • (d) Les effets nuisibles éventuels exercés par la DPX sont-ils spécifiques? peuvent-ils être annulés par une dose adéquate de PX, administrée contemporanément ?

Nos expériences portent sur un ensemble de 2463 oeufs de poule, tous fécondés. Les oeufs provenaient de poules de race Leghorn du même élevage.

Des expériences antérieures nous avaient montré que l’injection de 0,1 cc de liquide de Tyrode doit être considérée comme pratiquement inoffensive pour le développement de l’embryon de poulet; c’est pourquoi les différentes doses de substance que nous avons injectées ont toujours été dissoutes dans cette quantité de liquide de Tyrode.

Quant à la modalité de l’injection, nous avons opéré de la manière suivante : en tenant de la main gauche l’oeuf légèrement incliné, avec le bout pointu vers le haut et le gros bout sur la table de travail, nous avons injecté la substance dans l’albumen au niveau du petit bout; pour ce faire, on introduit l’aiguille obliquement à une profondeur de 2 cm. environ. De cette façon, il n’y a aucun risque de léser l’embryon ou de perforer le jaune, et l’on est ainsi certain d’introduire la substance dans l’albumen. Cela nous est en particulier démontré par le fait que, en injectant la substance, une petite goutte d’albumine sort à travers le trou de la coquille par lequel l’aiguille a été introduite. Après l’injection, nous fermons le trou avec une goutte de paraffine. Lorsque l’injection est faite avant l’incubation, le liquide injecté n’est pas préalablement chauffé, mais se trouve à la température de la pièce de travail; lorsque les injections sont faites après l’incubation, les liquides sont chauffés à la température de 37-38° c. Avant la mise en couveuse ou le traitement avant l’incubation, on laisse les oeufs en position horizontale pendant 12 heures au moins, à la température du laboratoire. Pour contrôler les oeufs en expérience, nous les avons mirés après 3 jours d’incubation et, dans chaque série, nous avons éliminé les oeufs qui n’étaient pas fécondés. A partir du troisième jour, nous avons systématiquement contrôlé les oeufs toutes les 24 heures en les mirant; les embryons morts ont été immédiatement prélevés, observés au stéréomicroscope, éventuellement photographiés et enfin, s’ils présentaient des particularités ou des malformations intéressantes, fixés au formol à 10%. Les embryons morts au 15ème jour ou plus tard, ont tous été systématiquement pesés. Pour évaluer le stade de développement des embryons, nous nous sommes tenus à la classification proposée par Hamburger et Hamilton.

Nos expériences se divisent en 4 groupes; le schéma qui suit nous donne une idée quantitative du nombre d’embryons traités dans chacun des 4 groupes :

Action de différentes doses de DPX injectées à la 24ème heure de Vincubation

Dans ce premier groupe d’expériences, nous avons injecté à des oeufs fécondés la DPX à des doses de 1, 0,6, 0,4, 0,2, et 0,1 mg.; pour chacune de ces doses, l’injection a toujours été faite à la 24ème heure d’incubation. Les résultats obtenus se trouvent résumés dans le tableau suivant (Tableau 1).

TABLEAU 1.
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Si nous considérons les chiffres de la première ligne, nous voyons des valeurs qui indiquent le nombre en pour-cent des embryons morts dans les trois premiers jours qui ont suivi le traitement; ces valeurs nous donnent une idée de l’effet immédiat du traitement. Pour les embryons de contrôle n’ayant subi aucun traitement (C), les valeurs se rapportent au nombre en pour-cent des embryons morts durant la période allant du moment de la mise en couveuse jusqu’à la 72ème heure de l’incubation. On peut remarquer que, déjà chez les contrôles non traités, il y a 6,9 % d’embryons qui meurent précocement, et ce pourcentage est à peu près équivalent chez les embryons simplement piqués (P) ou ayant reçu 0,1 cc de liquide de Tyrode (T) après 24 heures d’incubation. Si nous comparons maintenant le pourcentage des morts parmi les embryons de contrôle et parmi les embryons traités par les différentes doses de DPX, nous constatons que, parmi les traités, les valeurs augmentent, doublent, triplent ou plus, mais sans jamais atteindre des chiffres très importants. Il est intéressant de remarquer que les différentes valeurs ne sont pas directement proportionnelles aux doses de DPX employées; en effet, les doses relativement faibles (0,4 mg.) sont celles qui ont provoqué le nombre le plus élevé de mortalité précoce (22,3 %) tandis que la dose la plus élevée (1 mg.) n’a déterminé que le 14,7 % de mortalité précoce.

Les chiffres reportés dans la deuxième ligne nous donnent une idée de la mortalité tardive qui frappe les embryons après le troisième jour et jusqu’au moment de l’éclosion. Dans les groupes des embryons de contrôle, le nombre des embryons qui meurent pendant cette période n’est pas élevé; chez les embryons traités, le pourcentage est sensiblement supérieur. Ici, les chiffres correspondant aux différentes doses suivent une courbe régulièrement descendante, qui souligne d’une manière évidente l’importance de la dose de DPX sur la mortalité tardive.

L’examen des chiffres de la troisième ligne du tableau nous fournit des renseignements également significatifs. Ces chiffres indiquent le nombre en pour-cent des embryons arrivés vivants à l’éclosion. Les chiffres de cette ligne confirment ceux de la deuxième et montrent encore une fois que la survie des embryons augmente avec la diminution de la dose. Il nous semble en définitive que la DPX n’a pas un effet léthal immédiat, mais plutôt un effet retardé nuisible à la vitalité de l’embryon, en provoquant sa mort (chiffre de la deuxième ligne) ou en arrêtant son développement (chiffre de la quatrième ligne) dans des périodes intermédiaires.

Parmi les embryons qui sont morts au-delà du troisième jour après le traitement, on trouve de nombreux cas d’hypodéveloppement; le degré de maturité et le poids de ces embryons hypodéveloppés est sensiblement inférieur à celui correspondant des contrôles. Dans la quatrième ligne, les valeurs indiquent le nombre des embryons qui ont subi un retard dans leur développement; ces embryons présentaient au moment de la mort ou au moment de l’éclosion un degré de maturité et un poids sensiblement inférieurs aux valeurs moyennes obtenues chez des embryons normaux. A propos des poussins et des embryons hypodéveloppés, nous pouvons affirmer que, lorsque le poussin est capable d’éclore spontanément, il n’est jamais hypodéveloppé.

Nous n’avons donc jamais pu observer de poussins vivants hypodéveloppés. Par contre, parmi les embryons morts à la fin de la période d’incubation, entre le 19ème et le 21ème jour, le nombre des hypodéveloppés est plus marqué que durant le reste de l’incubation. Ces embryons correspondent apparemment (formation des membres, développement des plumes … etc.) aux embryons normaux, mais ils sont plus chétifs, plus petits. Parmi ceux-là, nous avons fréquemment constaté des poids de moins de 25 g. (parfois même 16-17 g.). On pourrait s’étonner, à propos du poids des poussins vivants, de la grande marge entre les poids extrêmes (plus de 10 g.); il faut cependant penser que les oeufs eux-mêmes peuvent varier assez fortement de grandeur et de poids (la moyenne des poids des oeufs que nous avons utiüsés va de 48 à 57 g.). A propos de l’évaluation du degré d’hypodéveloppement, nous devons encore dire qu’elle présente parfois certaines difficultés et cela surtout chez les embryons qui meurent dans des phases relativement précoces du développement.

Les chiffres de la quatrième ligne nous indiquent que la DPX manifeste, à toutes les doses employées, un effet inhibiteur sur la croissance, se traduisant par un certain pour-cent d’embryons hypodéveloppés.

En définitive, l’examen comparatif des quatre premières lignes semble nous indiquer d’une manière assez nette que la DPX exerce des effets inhibiteurs sur le développement de l’embryon de poulet. Ces effets se manifestent selon une triple modalité: par la mort précoce des embryons, par une mortalité tardive ou enfin par un retard du développement. Parmi ces trois effets, un seul semble être lié à la quantité de substance employée: la mortalité tardive, tandis que les deux autres effets inhibiteurs se manifestent dans des pourcentages modestes et qui sont tout à fait indépendants de la quantité de substance employée.

Dans la dernière ligne, enfin, nous reportons les valeurs en pour-cent des embryons malformés. Puisque, en général, on n’arrive pas à reconnaître assez bien les malformations chez les embryons morts au cours des trois premiers jours, dans ce calcul comme d’ailleurs dans les calculs sur les hypodéveloppés, nous n’avons pas tenu compte du nombre total des embryons traités dans chaque série mais nous avons calculé le pour-cent sur le nombre des embryons qui vivaient au-delà du troisième jour. En effet, les doses plus élevées ont fait doubler ou tripler le nombre des malformés par rapport à la normale, mais ce nombre reste toujours dans des pourcentages très peu importants (14-15%). Par contre, les doses les plus faibles n’ont montré aucun effet tératogène, et le nombre des malformations obtenues est inférieur à celui observé chez les embryons de contrôle. Parmi les différentes malformations que nous avons obtenues, nous n’avons pu identifier aucune malformation à laquelle on puisse attribuer un certain caractère de spécificité.

Action de 1 mg. de DPX injecté à différentes époques de l’incubation

Les études sur la chimio-tératogénèse nous indiquent que l’embryon de poulet réagit différemment aux différentes stimulations et qu’il possède une période accrue de sensibilité au cours de son développement précoce; cette période critique varie, d’une part selon la nature des substances employées et d’autre part, en rapport avec les ébauches qui pourraient être impliquées pour les malformations (Ancel). Nous avons par conséquent réalisé un deuxième groupe d’expériences avec la DPX. Celle-ci a été injectée à des périodes différentes du développement, à savoir avant l’incubation ou bien 24, 36, 48 et 60 heures après le début de l’incubation.

Dans ce deuxième groupe d’expériences, nous avons maintenu constante la dose de 1 mg. Les résultats sont résumés dans le tableau qui suit (Tableau 2).

TABLEAU 2.
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Les chiffres de la première ligne nous montrent que la mortalité précoce chez les contrôles (embryons ayant reçu une injection de liquide de Tyrode) est un peu plus élevée dans le groupe des embryons injectés avant l’incubation et qu’elle se réduit sensiblement dans les autres groupes. Ce fait nous est confirmé en observant les résultats obtenus avec la DPX : le nombre des morts précoces est très élevé (44,1 %) lorsque l’injection est faite avant l’incubation, tandis que dans les jours suivants, la mortalité précoce se réduit à des valeurs sensiblement inférieures; ces valeurs restent toutefois supérieures par rapport aux séries correspondantes de contrôle.

La mortalité tardive (effet retardé) chez les embryons traités avec la DPX nous confirme que la période la plus critique pour l’embryon se situe avant l’incubation. En effet, si l’on additionne les chiffres des deux premières colonnes, on trouve que 84,3 % des embryons meurent avant l’éclosion lorsque l’injection se fait avant l’incubation; ce chiffre va graduellement se réduire pour arriver à environ 35% lorsque l’injection est faite après 48 ou 60 heures d’incubation. Dans tous les cas, nous pouvons observer que la mortalité tardive est plus importante que la mortalité précoce, et que la dose de 1 mg. de DPX exerce un effet inhibiteur assez important qui permet à un nombre assez restreint d’embryons d’atteindre le jour de l’éclosion (chiffre de la troisième ligne).

Un autre aspect de l’effet retardé du traitement est représenté par l’hypodéveloppement. Ici encore, nous voyons des valeurs qui sont supérieures aux contrôles, mais qui restent quand même dans des limites relativement basses. Ces valeurs confirment encore une fois que l’époque la plus critique pour l’embryon, se traduisant par la mortalité précoce, la mortalité tardive et les hypodéveloppés, se situe avant l’incubation.

En ce qui concerne l’effet tératogène, les chiffres de la cinquième ligne montrent que la substance ne produit pas de malformations. Seulement lorsque la DPX est injectée après 24 heures d’incubation, le nombre des malformés est un peu plus élevé mais atteint seulement 15 % des embryons traités; cette valeur n’est pas suffisante pour attribuer à la DPX un effet tératogène spécifique, d’autant plus qu’un pourcentage égal de malformés a été obtenu en injectant du Tyrode avant l’incubation.

En définitive, ce deuxième groupe d’expériences nous permet de tirer les conclusions suivantes:

  • (a) La DPX exerce un effet inhibiteur sur le développement de l’embryon de poulet.

  • (b) Un tel effet inhibiteur peut être plus ou moins marqué et plus ou moins précoce : dans un certain pourcentage il se manifeste par la mort précoce de l’embryon; dans d’autres cas, par la mort plus tradive; dans d’autres cas encore, par un simple retard du développement qui, dans beaucoup de cas, est associé à la mort de l’embryon. En d’autres termes, l’effet inhibiteur de la DPX est représenté par un arrêt ou un retard du développement qui est, dans bien des cas, suivi par la mort.

  • (c) L’effet inhibiteur paraît d’autant plus marqué que la période du traitement est plus précoce: l’intensité maximale s’observe en administrant la DPX avant l’incubation.

  • (d) La DPX, injectée à la dose de 1 mg à differentes époques de l’incubation, n’a pas d’effet tératogène spécifique.

Action de différentes doses de PX injectées à la 24ème heure de Vincubation

Avant de réaliser le traitement combiné avec les deux substances, nous avons réalisé un troisième groupe d’expériences dans le but d’étudier la tolérance de l’embryon de poulet vis-à-vis de la PX. La substance a été injectée aux embryons de poulet aux mêmes doses et en suivant exactement les mêmes modalités que celles employées dans le premier groupe de nos expériences.

Le tableau ci-dessous (Tableau 3) résume les résultats obtenus. Comme on peut facilement le remarquer, le traitement avec la PX est très bien supporté par les embryons, même à la dose de 1 mg. Les écarts des valeurs en pour-cent entre les doses maximales et minimales sont toujours très modestes, soit en ce qui concerne la mortalité précoce ou tardive des embryons, soit en ce qui concerne la fréquence des hypodéveloppés ou des malformés; les valeurs obtenues se rapprochent toujours des valeurs observées dans les séries de contrôle. Par conséquent, les conclusions que l’on peut tirer ne peuvent être que positives, c’est-à-dire que la PX doit être considérée, au moins pour les doses que nous avons employées, comme absolument inoffensive.

TABLEAU 3.
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Action de la DPX et de la PX associées en différents rapports et injectées avant et après 24 heures d’incubation

Afin de nous assurer que les effets obtenus par l’administration de DPX dans le premier et le deuxième groupe d’expériences sont vraiment déterminés par la DPX, nous avons réalisé un quatrième groupe d’expériences qui servirait de contre-épreuve biologique: à savoir, nous avons associé à la DPX des doses bien déterminées de PX, son antagoniste, capable d’en neutraliser les effets lorsqu’elle est administrée simultanément. Les deux substances ont été injectées dans les rapports 1:1,1:10 et 1:100. La dose de DPX a été maintenue constante à 1 mg.; la PX a été ajoutée respectivement aux doses de 1 mg., 0,1 mg. Et 0,01 mg. Les deux substances ont été injectées soit avant l’incubation, soit après 24 heures, après avoir été dissoutes ensemble dans 0,1 cc de liquide de Tyrode. Le tableau ci-dessous (Tableau 4) nous montre les résultats obtenus. Quant aux séries de contrôle, nous avons employé les séries qui nous avaient servi au cours des expériences précédentes en prenant en considération l’effet de 1 mg. de DPX injecté avant et 24 heures après l’incubation.

TABLEAU 4.
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En ce qui concerne la mortalité précoce, les chiffres de la première ligne nous indiquent clairement que l’association des deux antagonistes dans le rapport 1:1 montre les résultats les plus favorables; et cela, soit que l’association soit injectée avant l’incubation, soit que les antagonistes soient injectés 24 heures après. En comparant ces valeurs avec celles des séries de contrôle injectées avec 1 mg. de DPX, on observe que, dans le premier cas (DPX administrée avant l’incubation), le taux élevé de mortalité (44,1 %) est sensiblement réduit par l’adjonction de PX; une telle réduction de la mortalité atteint des valeurs maximales dans le rapport 1:1, la réduction de la mortalité est inférieure dans les rapports 1:10 et 1:100. Dans le deuxième cas, par contre (DPX injectée après 24 heures d’incubation), on n’observe aucune réduction de la mortalité; bien au contraire, avec les rapports 1:10 et 1:100, on remarque même une augmentation de la mortalité par rapport au traitement avec la DPX seule. Ces données nous indiquent que la DPX injectée avant l’incubation est directement responsable du taux élevé de mortalité précoce, et que ce taux peut être sensiblement réduit par l’administration simultanée d’une dose adéquate de PX. Mais cela nous montre également que lorsque la DPX est administrée après 24 heures d’incubation, le taux de mortalité précoce qu’elle provoque peut être lié à des causes indépendantes d’une action inhibitrice spécifique : en effet, ce taux de mortalité, qui d’ailleurs n’est pas du tout élevé, n’est pas réduit par l’administration simultanée de DPX.

Des considérations analogues peuvent être faites au sujet des chiffres relatifs à la mortalité tardive. Même dans ce cas, l’adjonction de PX est capable de réduire plus ou moins largement le taux de mortalité et cela, soit que les traitements associés soient faits avant l’incubation, soit qu’ils le soient après 24 heures d’incubation; dans ce dernier cas, la réduction de la mortalité paraît même parfois plus importante.

L’efficacité de l’association de la PX à la DPX se trouve encore confirmée en observant les valeurs indiquant le pour-cent des embryons capables d’arriver à l’éclosion: on remarque que les trois rapports sont capables de réduire l’effet inhibiteur provoqué par la DPX seule.

L’effet antagoniste de la PX vis-à-vis de la DPX est encore témoigné par la réduction sensible du pour-cent des embryons hypodéveloppés que l’on observe dans les différents rapports.

Enfin, en ce qui concerne le nombre de malformés, ce groupe d’expériences ne nous apporte pas de données significatives. Mais cela se comprend bien, en tenant compte du fait qu’aucune des deux substances, injectée séparément, n’a révélé d’effets tératogènes aux doses que nous avons employées.

En définitive, ce groupe d’expériences nous permet de tirer les conclusions suivantes :

  • (a) L’adjonction de PX à la DPX réduit sensiblement le taux de mortalité précoce et de mortalité tardive provoquée par le traitement avec la DPX seule. Par conséquent, le taux de survie augmente notablement.

  • (b) Pour neutraliser le taux élevé de mortalité précoce provoqué par la DPX injectée avant l’incubation, il est nécessaire d’utiliser une concentration de PX élevée : dans nos expériences, le rapport 1:1 s’est révélé le plus efficace. Pour neutraliser le taux de mortalité tardive et pour faire baisser le taux des embryons hypodéveloppés, même des concentrations inférieures de PX (1:10 et 1:100) se sont révélées largement suffisantes.

Considérations sur le pouvoir tératogène de différents solvants, de la DPX et de la PX

Dans des recherches précédentes, nous avons étudié l’action de différents solvants sur le développement de l’embryon de poulet. Avoir établi l’absence de pouvoir tératogène de la part de ces solvants, représentait une donnée fondamentale qui nous a permis d’examiner, par la suite, le pouvoir tératogène de substances dissoutes dans ces solvants. Les renseignements que nous en avons tirés sont liés à un critère quantitatif et ce critère, à lui seul, nous paraît encore insuffisant pour exclure un pouvoir tératogène éventuel; pour rendre un tel jugement plus valable, il ne faut pas négliger le critère qualitatif; à savoir, il faut préciser s’il existe un lien d’interdépendance entre l’administration d’une substance donnée et l’apparition de malformations bien déterminées, se répétant avec une certaine fréquence et constance. Dans ce but, nous avons comparé les résultats fournis par tous les groupes d’expériences que nous avons réalisés, et cela, en considérant, non seulement les pour-cents totaux des malformés, mais également et surtout en étudiant les pour-cents partiels des différents types de malformations. Il est évident qu’une telle comparaison ne pourra qu’être globale, c’est-à-dire réalisée sur le total des embryons traités avec toutes les substances et sans plus tenir compte ni de la dose employée ni de l’époque à laquelle la substance a été injectée. Dans le tableau qui suit (Tableau 5), on remarque que les valeurs en pour-cent sont très semblables entre elles et ne s’éloignent pas beaucoup des valeurs obtenues chez les embryons de contrôle n’ayant subi aucun traitement. Le tableau montre donc d’une manière très claire qu’aucune des deux substances, DPX et PX, et qu’aucun des trois solvants n’a d’effet tératogène.

TABLEAU 5.
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En tenant compte, toutefois, que la DPX a provoqué, dans bien des cas, un taux élevé de mortalité précoce, et en tenant compte également des difficultés que l’on rencontre pour établir avec certitude l’existence de malformations chez les embryons morts au cours des trois premiers jours, nous avons fait d’autres calculs. Ceux-ci ont été faits en tenant compte seulement des embryons qui avaient survécu au-delà du troisième jour après le traitement. Comme on le remarque dans le Tableau 6, les pour-cents des malformés restent toujours très bas et présentent des valeurs qui sont assez semblables à celles des embryons de contrôle.

TABLEAU 6.
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Nous avons enfin réalisé un autre calcul, en tenant compte du type de malformation présenté par chaque embryon. Ce calcul implique des difficultés, étant donné que seul un nombre restreint d’embryons présentent des malformations isolées. La plupart des malformations se sont présentées en association avec une ou plussieurs autres malformations, il en est résulté, dans certains cas, des images monstrueuses très complexes. Par conséquent, les embryons présentant plusieurs malformations figurent deux ou plusieurs fois sous le nom des malformations correspondantes.

Tous les chiffres du Tableau 7 représentent des pour-cents qui se rapportent au total des malformés obtenus avec le traitement correspondant à la colonne respective. Par exemple, le chiffre de 8 dans la rubrique des becs croisés, chiffre observé chez les embryons de contrôle, correspond à 8 % de 25 embryons trouvés malformés parmi les embryons de contrôle.

TABLEAU 7.

Cadre synoptique des différents types de malformations observés chez les embryons de contrôle et chez les embryons traités avec les solvants physiologiques, la DPX et la PX

Cadre synoptique des différents types de malformations observés chez les embryons de contrôle et chez les embryons traités avec les solvants physiologiques, la DPX et la PX
Cadre synoptique des différents types de malformations observés chez les embryons de contrôle et chez les embryons traités avec les solvants physiologiques, la DPX et la PX

Comme les chiffres du tableau le montrent, pour aucune des substances employées, il n’existe de fréquence spécifique d’un type de malformation. Il existe, il est vrai, des types de malformations qui se répètent plus fréquemment que d’autres, mais cette fréquence n’est pas liée au traitement par une seule substance puisque la malformation se répète de façon générale avec toutes les substances employées (voir par exemple les malformations des yeux, la célosomie, l’anencéphalie). L’un des exemples de malformation spécifique pourrait être représenté par les monstres doubles qui—sur le total des embryons malformés—existent seulement chez les embryons traités avec la DPX. Mais, mis à part le nombre insignifiant de cas (2), il y a d’autres considérations qui nous montrent que cette malformation ne doit pas être considérée comme spécifique pour la DPX. Cette malformation est liée, en effet, à une déviation des processus normaux de segmentation de l’oeuf, se réalisant à des phases très précoces du développement. Dans notre cas, les deux embryons ont été injectés avec la DPX 24 heures après le début de l’incubation; il est donc vraisemblable que, lorsque le traitement fut réalisé, la segmentation anormale avait déjà débuté. La gueule de loup est une autre variété de malformation qui pourrait avoir une valeur spécifique. Nous ne l’avons constatée que chez des embryons traités avec la DPX. Dans ce cas, cependant, la valeur est trop basse (le 4 % du total des malformés provoqués par la DPX) pour considérer cette malformation comme spécifique de la substance.

En définitive, les valeurs rapportées dans le dernier tableau confirment les conclusions tirées des deux tableaux précédents : la DPX et la PX, comme les trois solvants, ne semblent révéler aucune action tératogène spécifique.

  1. L’antivitamine B6 (DPX) exerce un effet inhibiteur sur le développement de l’embryon de poulet.

  2. Un tel effet inhibiteur se manifeste à la dose de 1 mg. et il est plus ou moins marqué et plus ou moins précoce. L’effet inhibiteur se traduit par la mort précoce des embryons ou par l’arrêt ou un retard du développement, qui, dans bien des cas, est suivi par la mort de l’embryon à un stade plus avancé.

  3. L’effet inhibiteur paraît d’autant plus marqué que la période du traitement est plus précoce : l’intensité maximale s’observe en administrant la DPX avant l’incubation.

  4. La vitamine B6 (PX) doit être considérée comme absolument inoffensive pour le développement de l’embryon de poulet.

  5. L’adjonction de PX à la DPX réduit sensiblement le taux de mortalité précoce et de mortalité tardive provoqué par le traitement avec la DPX seule.

  6. La vitamine B6, l’antivitamine B6 et les trois solvants étudiés (eau distillée, solution physiologique et liquide de Tyrode) n’ont pas révélé d’action tératogène spécifique sur l’embryon de poulet.

The action of vitamin and its antivitamin upon the development of the fowl embryo

  1. Antivitamin B6 (deoxypyridoxine) has an inhibitory effect upon the development of the fowl embryo.

  2. This effect, which occurs with doses of 1 · 0 mg., may be shown by early death, or by arrested or delayed development which in many cases is followed by death at later stages.

  3. The effect is greater the earlier the administration of the antivitamin. The greatest effect was obtained after administration to the egg before incubation.

  4. Vitamin B6 is without adverse effect upon the development of the fowl embryo.

  5. Joint administration of vitamin B6 and antivitamin B6 reduces the early and the late mortality produced by the antivitamin alone.

  6. Vitamin B6, antivitamin B6, and the three solvents used (distilled water, physiological saline and Tyrode solution) showed no specific teratogenic activity.

Ces recherches ont été faites grâce à un subside du Fonds national suisse de la recherche scientifique et de la Fondation E. Barell.

Nous remercions le département des recherches médicales de la Hoffmann-La Roche SA, Bâle, qui nous a fourni les substances utilisées au cours de ces recherches.

Ancel
,
P.
(
1950
).
La chimiotératogénèse chez les vertébrés
.
Paris
:
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